Blind Shaft

Titre original: 盲 井 (Mang Jing)
Song Jinming (Li Yi Xiang) et Tang Zhaoyang (Wang Shuangbao) sont deux mineurs qui travaillent de mine en mine. Les deux complices ont trouvé un moyen de se faire de l'argent facile, à travers l'indemnité déversée aux familles de victimes de la mine. Ainsi, ils font régulièrement passer un mineur pour un proche et le tuent à coup de pelle, simulant un accident de travail et touchant donc des indemnités. Un jour, Song et Tang vont s'en prendre au jeune Yuan Fengming (Wang Baoqiang), adolescent de seize ans venu chercher du travail en ville afin de nourrir la famille suite à la disparition de son père mineur. Song fait passer Fengming pour son neveu, le plan est en place, il suffit de l'exécuter. Mais petit à petit, Song se prend d'affection pour le pigeon idéal et ne cesse de reculer la date de son exécution.
Avis :

Blind Shaft est inspiré par l'histoire d'un roman, Le Puits, écrit par Liu Quingbang et sorti aux éditions Bleu de Chine. Réalisé par Li Yang, Blind Shaft a été tourné dans l'illégalité et a reçu de nombreux applaudissements lors de sa diffusion au Festival de Deauville édition 2003. En Chine, il faut avoir une permission, le hukou, si on veut travailler en ville. Cette méthode a été mise en place afin d'éviter un exode rural en masse, ce qui serait impossible à gérer pour le gouvernement chinois. Cette population venue des campagnes afin de toucher un meilleur salaire en ville est donc clandestine. Bien entendu, comme on voit dans les reportages, on abuse de leur statut de clandestin en leur payant des misères qui sont toujours de meilleurs salaires qu'à la campagne. Dans Blind Shaft, on s'intéresse à cette catégorie sociale qui vit au jour le jour, et plus particulièrement aux mineurs. J'ignore si tous les mineurs sont clandestins mais il est sûr que ceux ci n'ont pas d'autre choix de carrière vu cette autorisation pour travailler en ville. Li Yang dénonce ces conditions de travail plus que périlleuses dans les mines, avec des hommes d'Etat fermant souvent les yeux en échange d'un pot-de- vin.
Au départ, je n'avais pas envie de voir ce film. Les mots "interdit", "tourné dans l'illégalité", sont souvent des freins pour que je regarde un film chinois. J'ignore pourquoi mais j'ai souvent l'impression d'un gros tapage afin d'attirer un public d'Occidentaux pour dire "en Chine on ne peut s'exprimer librement". Bref, une grande impression de sensationnel, de tabou "bouh c'était tourné dans l'illégalité donc c'est forcément bien". Ou encore, avec l'ouverture de la mentalité chinoise, je crains souvent des gros trucs d'intello bien avant-gardistes et pédants ne voulant strictement rien dire. Puis je me suis souvenue d'un post de Sasrdp sur le forum Moonmanga au sujet de Blind Shaft et j'ai laissé agir ma curiosité en regardant le film lors de son passage sur Arte un lundi soir.
Alors Blind Shaft n'est finalement pas ce que j'ai imaginé. Rien d'avant-gardiste, rien d'intello, rien de pédant, du sensationnel coup de poing mais pas un truc où on crie sur les toits pour ne rien dire. J'ai vu en Blind Shaft un film incroyablement humain, avec son petit lot d'émotion et bien entendu, un film coup de poing, révoltant, un film qui fait mal sur les disparités sociales en Chine. Bien que je connaisse déjà cette situation de la Chine, ce genre d'images me révolte souvent. On montre souvent des images de la Chine économiquement développée crainte par le monde occidental ou bien la Chine complètement sous-développée, misérable, montrant du doigt la pauvreté existante (disant donc "rassurez-vous Occidentaux, il reste encore de la marge"). Et entre les deux, on montre rarement ou plutôt sur Arte. Je trouve que Blind Shaft montre cette population pauvre avec une certaine justesse.
Blind Shaft bénéficie d'une photographie sobre, soulignant la réalité et donc le côté documentaire du film. On a en effet l'impression de voir un film documentaire, notamment lors des voyages en camion où les images montrent les mines. Ou bien ce rythme lent, jour après jour en compagnie des mineurs montrant leur cabane et leurs conditions de vie. Cela vient sûrement du fait que Li Yang a, avant Blind Shaft, travaillé sur des documentaires. Blind Shaft ne ressemble pas totalement à une fiction; cette impression de réalité domine tout au long du film, grâce à une caméral lente, qui s'attarde sur les décors.
Le côté fictionnel de Blind Shaft, côtoyant l'aspect documentaire, est extrêmement soigné. L'histoire est émouvante, portée par des personnages au final très humains, que ce soit dans leur bonté ou l'ignomie de leurs actions. Après tout, on ne voit finalement que des hommes qui essaient de survivre, essayant de combler certains désirs auxquels les autres personnes ont droit (bref les disparités quoi). Le film permet d'entrer dans l'univers des mineurs, et la caméra intimiste, captive ces moments passés avec les trois héros du film. Ainsi, on a l'impression d'entrer dans leur quotidien et même d'en faire partie. Quant à la fin, elle n'est ni joyeuse ni triste, c'est tout simplement la vie (OK, les deux sont morts, il a sûrement vengé son père, il a du fric mais... ce qu'il a vécu n'était pas rose et il ne s'en sort pas sans séquelles).
L'humanité des personnages est portée par les acteurs. Le trio est tout simplement excellent, leur jeu est très naturel et on n'a pas l'impression de voir un film. Mon grand coup de coeur va tout de même à Wang Baoqiang, dans la peau de notre jeune héros, dont l'innocence touche obligatoirement le spectateur. Ce jeune acteur est tout simplement fabuleux et je comprends pourquoi on le retrouve un an plus tard aux côtés de Andy Lau dans A World Without Thieves. L'oncle Sang est touchant dans son évolution, passant de bourreau à protecteur (quand il recule par tous les moyens l'exécution xD). Enfin, l'oncle Tang est un beau salaud, prêt à tout pour un peu de plaisir matériel. Décrit comme cela, il paraît stéréotypé mais le personnage est bien réel, grâce au travail d'acteur.
Au-delà de cette humanité, on n'oublie pas la dureté de certaines images. Les mines, les conditions de vie, les cabanes, le froid, les horaires de travail. C'est dur, ça fait mal et vraiment on en tremble. Le climat n'est pas non plus gentil avec nos mineurs, c'est froid très très très froid. Et puis, on nous montre aussi des jeunes femmes qui n'ont d'autres choix que de se prostituer, afin d'envoyer l'argent à la famille au village. Oui, les disparités sociales sont très graves en Chine, et tout le monde n'a pas le droit de rêver à la vie à l'Occidentale comme à Shanghaï sans son hukou.
Encore une note chaotique, désolée pour ceux qui liront et tant mieux pour ceux qui auront arrêté. Pour ceux qui veulent uniquement le récapitulatif, voici un film très humain, tout simplement. Intello ou non peuvent l'apprécier, si quelqu'un qui réfléchit aussi peu que moi a pu aimer... A voir aussi pour la performance des acteurs, surtout ce cher Wang Baoqiang. Enfin, ceux qui s'intéressent à la Chine pourront le voir pour la vision du réalisateur. Bien sûr, il y a de la réalité derrière ces images mais aussi une pointe d'insistance, afin de révolter le spectateur, mais un peu moins forte que les reportages où on pointe du doigt les abus de l'Etat. Mon père l'a regardé avec moi et lui aussi réticent au début ("interdit" etc), a également adoré. Un film entre émotions, humanité et révolte (et je m'excuse encore pour mes conneries). [NB: cette note aurait dû paraître après Le règne du feu.]
Note dédiée à Sasrdp