Stigma

Dans un monde où le ciel est gris et où les oiseaux n'existent plus erre un homme à la recherche de son passé. Voyageant de ville en ville avec une valise remplie de billets, sa vie solitaire change lorsqu'il rencontre Tit qui lui donne le nom de Stork. Tit est un orphelin, seul lui aussi, à la recherche du ciel bleu et des oiseaux. Ensemble, Stork et Tit voyagent pour atteindre leur but mais un homme mystérieux issu du passé de Stork semble lui revenir en mémoire.
Avis :

Kazuya Minekura est une mangaka connue pour la série Saiyuki. Nombreux fans admirent le coup de crayon unique de Minekura et plus nombreux ses illustrations en couleurs. Ainsi, elle s'est consituté un noyau de fans solide qui attend chacun de ses manga avec une impatience non dissimulée (sans oublier le filet de bave qui pend aux lèvres de certaines :p). Stigma, one-shot entièrement en couleurs, fait partie de ces ouvrages rêvés par les fans qui peuvent lire et se délecter des illustrations. Si Saiyuki reste à ce jour le seul manga de Minekura traduit en France, il n'en est pas le cas de l'Allemagne qui semble apprécier cette mangaka. On trouve donc chez nos voisins des titres tels que Saiyuki, Bus Gamer, Wild Adapter et bien entendu Stigma, édité par Egmont Manga und Anime pour la somme élevée de 13€ (mais quand on repense à un Saiyuki en noir et blanc pour 10,20€ sans compter que l'histoire ne s'achève pas :o, ça fait moins mal). L'apparence de Stigma semble fidèle à l'originale, avec une jaquette translucide comme pour Trèfle et une couverture en matière "métallique" en-dessous puis du papier glacé pour toutes les pages. Pour les noms des personnages, il semble que EMA ait fait une boulette en retranscrivant sûrement directement du katakana pour donner Tito, sans garder le sens du nom. En effet, Stork et Tit signifient respectivement cigogne (* MERCI NAMTRAC *) et mésange en anglais.
Le grand moteur de ce one-shot tient dans son graphisme. Les pages couleurs sont un attout non négligeable car il faut bien le dire, les dessins de Minekura sont magnifiques lorsqu'ils sont colorés. Déjà le lecteur (mais surtout la lectrice) se délecte des quelques pages couleurs offertes dans un volume de Wild Adapter mais là, on ne sait plus où donner de la tête: la couleur est partout! Les illustrations entre les chapitres sont en plus très belles et nombreuses. Niveau narration, on remarquera les bulles jamais utilisées et un découpage très réussi. Les dialogues se déroulent comme dans un roman avec donc les guillemets et les tirets quand un personnage répond. L'histoire est racontée par Stork qui partage ses réflexions et ses doutes au moyen d'une voix-off. Il y a donc pas mal d'écriture, ce qui m'a au début effrayée vu que mon allemand ne vole vraiment pas haut, surtout lors d'une page où on a une dizaine de lignes (je l'ai relu cette année et ça passait mieux xD). Le rythme va avec le ton de l'histoire, lent et lancinant, avec des personnages qui se laissent porter par le temps qui passe. Au niveau du style, Minekura place beaucoup de mégots de cigarettes dans ses planches et pour accentuer le côté violent et torturé, elle y place des gouttes de sang de temps à autre.
Quant à l'histoire, tout tient sur le résumé que j'ai écrit plus haut. En fait, l'histoire est assez vide, il n'y a pas de véritable suspens à part "Qui est cet homme mystérieux que Stork voit parfois dans ses rêves?". La quête ne suit rien de précis, pas d'indices, rien, les personnages errent simplement de ville en ville et "attendent" que ça se passe, avec de temps en temps un événement qui perturbe leur routine. C'est l'ambiance qui porte le lecteur, une ambiance très mélancolique teintée de déprime avec le ciel gris (la couleur joue en effet un rôle primordial pour instaurer l'ambiance dans les pages). L'histoire est avant tout un prétexte pour mettre en avant la relation de Stork et Tit. Et puis, il y a finalement beaucoup de poésie dans ce récit à travers les personnages de Tit et Stork, la relation qui se développe après une rencontre qui ne tient pas à grand chose. La relation entre Stork et Tit est très particulière car ils sont seuls au monde et s'attachent automatiquement l'un à l'autre. Ils sont vraiment touchants et leurs sentiments très purs. En revanche, une autre relation, plus passionnelle et destructrice, se déroule dans le passé de Stork et les fans de shônen-ai pourront enfin reluquer un peu vu que c'est impossible avec Tit. La récompense quoi :p.
Au niveau des personnages, on retrouve des héros esseulés (Wong Kar-Wai? xD) au passé douloureux. C'est le cas de Stork par exemple, qui a sûrement oublié son passé par traumatisme. Comme par hasard, son passé est douteux et il a perdu une part d'humanité puisqu'il peut tuer de sang froid. Et comme beaucoup de héros de Minekura, Stork passe son temps à fumer. Mais pour une fois, je trouve qu'on n'a pas un héros trop poseur, il n'est pas spécialement beau, n'a pas de charisme monstrueux et surtout, ne sort pas des tirades terriblement cool. Stork est plutôt une personne sensible, une personne qui se pose beaucoup de questions. Petite parenthèse concernant ses cheveux (je sais c'est futile), ils sont ondulés au début et deviennent raides ensuite (enfin des "pics") et franchement, les cheveux ondulés ne lui allaient pas. Tit est plutôt l'élément frais de cette histoire, c'est l'enfant qui a souffert mais qui reste toujours adorable. Il apporte une certaine pureté à cette histoire et surtout, un peu d'humanité à Stork. Aux lecteurs, il apporte une dimension triste et touchante, l'oeuvre est belle car il est là, avec ses grands yeux bleus. Côté design, il me rappelle beaucoup Sanzô enfant. Le personnage mystérieux est le sadique que Minekura aime tant dessiner (on en a un dans Wild Adapter), fascinant mais aussi cruel.
Stigma est une oeuvre belle, poétique, touchante, mélancolique et triste (voire émouvante pour certains). Les dessins ne sont pas pour rien quant au charme de ce one-shot et la couleur est bien sûr primordiale puisqu'elle sert finalement l'histoire. Les fans de Minekura seront charmés, les autres peut-être moins car il n'y a "pas d'histoire". Tout dépend de notre sensibilité (on est touché par Stork et Tit ou on s'en tape) mais si on s'attache aux héros, l'histoire est effectivement très touchante. En fait, la qualité de Stigma se trouve dans son ensemble: l'histoire, les personnages, l'ambiance et les dessins forment vraiment un tout. Ca m'étonnerait qu'il sorte un jour car on ne tient pas une oeuvre majeure mais il s'agit quand même du petit bijou de Minekura. Stigma constitue en plus un joli compromis entre art-book et manga qu'on préfère de loin tenir entre les mains plutôt que de le lire sur un écran. Le prix est élevé mais voici tout de même un très bel objet.