Le terrain vague

Publié le par a-yin

Reneï, 22 ans, est étudiante en arts plastiques. Son style de toile consiste à creuser la peinture. C'est ce style qui fait d'elle l'un des meilleurs éléments de son institut. Reneï est remarquée par tous les professeurs pour son potentiel et particulièrement Koga, avec qui elle entretient une liaison. Depuis le décès de son frère adoptif Kakeru, Reneï fait des rêves qui se suivent et ceux-ci sont devenus de plus en plus fréquent. Dans ce rêve, son frère vit dans un autre monde, le monde de Kû où vit également son ami d'enfance Ryota qui se fait appeler Kyomu (en fait, il s'agit en fait du frère jumeau de Ryota).

Petit à petit, le monde de Kû prend une certaine emprise sur la vie de Reneï. La jeune femme est victime d'hallucinations et le monde de Kû s'infiltre dans la réalité. Des événements de son passé refont surface telle Kaya, sa meilleure amie au collège qui a fini par se suicider après son déménagement, ne supportant pas les brimades des élèves dans son nouvel établissement. La folie s'empare doucement de Reneï et ses hallucinations se font plus fortes. Pourtant à un moment où Reneï supporte de moins en moins la réalité, son exposition a bientôt lieu.

Avis :

Le Terrain vague est un one-shot réalisé par Hideji Oda pour la collection Ecritures des éditions Casterman (un peu comme l'album collectif Japon réunissant auteurs français et japonais), et se lit donc de gauche à droite. Hideji Oda n'est pas inconnu de l'éditeur qui a jadis traduit sa série phare Dispersion dans l'ancienne collection Manga, et désormais rééditée chez Sakka en deux volumes. On retrouve déjà dans Dispersion le thème de prédilection de l'auteur, le manga traitant de personnages ayant du mal à faire face à la réalité où une société oppressante les attend. Le Terrain vague reprend ce thème et constitue une espèce de suite indépendante d'une autre de ses oeuvres, Le monde de Kû, où une jeune fille rencontre chaque nuit en rêve son frère disparu.

Il y a quelque chose de fascinant dans Le Terrain vague. Tout d'abord la couverture, sobre mais le dessin dégage une certaine fraîcheur par l'apparence juvénile de l'héroïne ou encore la coloration pastel, une sorte de douceur se dégage de cette illustration. L'intérieur de l'ouvrage est aussi satisfaisant que la couverture, je n'ai observé aucune déception de ce côté-là. Le trait d'Hideji Oda est fin et clair, avec un effet crayonné, donnant une douceur aux planches, accentuant le côté onirique de l'oeuvre, mais aussi la douce folie Reneï. Le design des personnages est épuré, et Reneï en particulier, frappe par son aspect juvénile. Dans ses rêves, on la voit à dix ans et on dirait que celle-ci n'a pas changé, comme si le temps n'avait eu aucune emprise sur elle et que, quelque part, elle est restée dans ce monde qui la relie à ses plus belles années soit son enfance en compagnie de sa meilleure amie Kaya (une forme de premier amour aussi), son frère Kakeru pour qui ses sentiments sont ambigüs et son meilleur ami Ryota (enfin son frère jumeau en fait dans le monde de Kû). Les décors dans le monde de Kû sont très beaux et étranges, on voit que Hideji Oda a de l'inspiration.

Outre l'aspect graphique, cette fascination qu'exerce l'oeuvre sur le lecteur se trouve aussi dans l'histoire. En effet, ce monde de Kû en lui-même est nébuleux, il s'agit d'un endroit où on peut retrouver les gens qu'on a perdu et qui sont chers à nos coeurs mais avec un autre nom. La frontière entre le rêve et la réalité devient de plus en plus ténue au fur et à mesure que l'on avance dans l'oeuvre, rien n'est plus clair et la narration est faite de sorte que le lecteur soit lui-même perdu. C'est aussi le sentiment de Reneï qui au final m'a l'air très seule, couchant avec un professeur marié (relation dérangeante surtout l'apparence juvénile de Reneï), elle ne sait plus où elle en est. Il y a aussi cette présence de la mort dans Le terrain vague et des relations étranges, Le terrain vague met légèrement mal à l'aise (relations sexuelles avec le prof, amour pour son frère, amour pour Kaya, viol du prof et meurtre aussi, la femme jalouse, la rencontre entre la maîtresse et la fille du prof), en contraste avec les jolis dessins. Les décès ont fortement marqué une période qui aurait dû être innocente, Reneï perd non seulement son frère bien aimé mais apprend aussi que sa meilleure amie s'est suicidée, et elle n'a pas réussi à dire au revoir à son ami Ryota dans le passé. Reneï vit dans ses rêves et dans le passé et de ce fait, outre l'infiltration du monde de Kû dans la réalité, on a aussi des flashbacks dans les pages. Le lecteur doit donc faire des efforts pour entrer dans l'univers particulièrement fouilli de Reneï où folie, réalité, monde de Kû et passé font surface. Bien que la narration en pâtisse, c'est aussi ce côté nébuleux, pas net, cette présence de la mort qui donnent un charme fou à cet album.

Le terrain vague est une oeuvre très poétique mais je me demande quel message veut faire passer Hideji Oda. Car il existe sûrement une symbolique derrière le monde de Kû, ce refus de la réalité de la part de Reneï. Seulement, l'oeuvre, victime de son charme nébuleux, n'est jamais très claire et les messages de l'auteur ne sont pas parvenus à mes oreilles. Je n'ai pas tout compris au dénouement de l'histoire (Reneï finit dans la folie totale?) et l'intervention (anodine) du type au club de terrains vagues au milieu de l'histoire ne m'a pas trop convaincue. Le titre d'ailleurs est Le terrain vague mais on parle rarement de terrains vagues. Hideji Oda veut sûrement signifier qu'on ne trouve plus de calme dans une métropole japonaise de nos jours et que nos esprits n'arrivent plus à s'échapper, l'homme vivant dans un espace trop serré et oppressant. Il faudrait donc des terrains vagues pour que chacun puisse se libérer du stress? (Après peut-être que je suis la seule à ne pas avoir tout compris ou bien est-ce sans doute le genre d'ouvrage que l'on ressent plus que l'on ne comprend)

L'album possède un charme fou, que ce soit dans les graphismes, le monde de Kû ou la narration difficile et confuse mais sûrement voulue (un défaut mais aussi une qualité, l'oeuvre étant fascinante). Mais on sent que quelque chose passe à côté du lecteur. Le terrain vague est donc une oeuvre en demi-teinte faisant passer un moment envoûtant et permettant de découvrir le travail de Oda pour ceux qui n'ont pas connu Dispersion. Pour ma part, j'aimerais m'y essayer, l'univers d'Oda m'ayant plu.

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Publié dans Manga & Co

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