Mardi 12 août 2008

Mariée par correspondance - Mark Kalesniko

Dans Mariée par correspondance, Mark Kalesniko nous conte l'union du Canadien Monty avec la belle Coréenne Kyung. Lui, 39 ans, toujours puceau (cela ressemble à un titre de film...), tient un magasin de comics et vit au milieu de sa précieuse collection de jouets (il faut voir sa maison pour le croire). A travers des fantasmes véhiculés par ses magazines porno, il va commander une épouse par correspondance après avoir lu les mots tels que "laborieuses", "simples", "exotiques", "traditionnelles", "obéissantes" pour décrire les femmes asiatiques. Débarque ainsi Kyung de Corée du Sud. Première déception: elle est grande et n'a pas d'accent. Malgré tout, le mariage se fait quand même et Monty va découvrir que sa petite "poupée asiatique" n'est pas comme il l'imaginait.

/!\/!\ SPOILERS /!\/!\

Si au départ, Kyung subit les exigences de son mari (vêtir le rôle de petite employée dans la boutique, accepter ses fantaisies sexuelles - port de la robe traditionnelle coréenne lors de l'acte, ne pas sortir le soir - trop de "bandits" dans les rues de la petite banlieue calme de Bandini, voir les amis de son mari - tous ayant au moins la soixantaine donc je vous fais pas un dessin), elle va très vite se poser des questions et se libérer lorsqu'elle fait la rencontre d'une Asiatique née au Canada: la photographe Eve Wong. Si cette libération féminine fait du bien à Kyung, il n'en est pas de même pour Monty qui lui refuse toute fréquentation avec ses camarades de la fac d'histoire de l'art en qui il ne voit que de mauvaises personnes (ceux qui par le passé le laissaient tout seul au lycée - Monty a toujours été incapable de développer la moindre amitié visiblement). Le tout se finit en drame, dans une bagarre où s'affrontent mari et femme, avec un final nous faisant retourner aux premières pages de l'ouvrage.

/!\/!\ FIN DES SPOILERS /!\/!\

Mariée par correspondance aborde un regard particulier sur le mariage interracial. Si d'autres histoires accentuent souvent la différence de culture, il n'en est pas de même ici. Au contraire: Kyung s'adapte très bien à la vie canadienne, elle parvient vite à tisser des relations sociales donc la question ne se situe pas là. C'est même l'opposé: Kyung n'est pas assez "traditionnelle" selon Monty, trop "occidentalisée", elle n'a même pas d'accent (pas assez exotique, elle est trop grande aussi tiens). En fait, du début à la fin, on ne saura rien de Kyung: à part ce "changement d'air", on ne sait pas vraiment ce qu'est venu chercher la jeune femme en acceptant de se marier avec un geek au Canada (elle cherchait apparemment à fuir la Corée, terre qui, selon elle, appartient au "passé"). Mark Kalesniko met ainsi le doigt sur un autre phénomène: la "fièvre jaune" ce fantasme de l'Asiatique soumise et obéissante, celle qu'on voit souvent dans les shônen manga sentimentaux (vous savez, cette douce poupée bien roulée qui fait la cuisine au héros avec son tablier, qui se plie à ses quatre volontés). Et Kalesniko semble nous dire: "non, les femmes asiatiques ne sont pas comme on nous le fait croire, la réalité est autre".

/!\/!\ SPOILERS /!\/!\

Et puis, il y a Monty. Un personnage pathétique comme pas deux: puceau à 39 ans, geek attardé ayant cessé de grandir, relations sociales néant si l'âge ne dépasse pas soixante, lâche comme pas deux, manque de virilité, de confiance, pas mature pour un sou, un mec ennuyeux et aigri par la vie (il refuse de connaître les amis de Kyung qu'il catalogue de suite comme ces gens populaires au lycée qui lui ont mené la vie dure). Monty se montre blessé dans sa virilité et toute cette frustration se tourne sur Kyung: il est autoritaire avec elle car asiatique donc obéissante donc forcément, il peut être virile face à elle. Avec Kyung (ou une poupée asiatique), Monty se sent homme. Malheureusement, ce sera de courte durée: il n'y a qu'à voir ces regards fuyants à chaque question que Kyung pose (l'âge de ses amis, les sorties le soir) ou encore face à sa famille (qui le qualifie souvent d'inutile, d'ailleurs la première réaction de celle-ci face à ce mariage est la joie et surtout un message de "bon courage" adressé à Kyung).

Les personnages sont très bien cernés, tous deux ont leur particularités. Monty est flippant, très flippant. Je le trouve limite malsain. Mais en même temps, jamais Kalesniko nous fait la morale sur ce personnage, Monty me fait froid dans le dos mais peut-être pas à d'autres. C'est aussi un des points forts de Kalesniko, outre cette narration qui fait lire tout l'ouvrage d'une traite malgré des dessins longilignes à l'aspect "fouillis" auxquels il faut s'habituer (ce n'est pas réellement "beau" ni "moche" mais ce fouillis donne une certaine impression de mouvement). Le final est aussi assez inattendu (cette bagarre, ces engueulades et finalement... cette fatalité routinière à laquelle ni l'un ni l'autre ne peuvent échapper car trop lâches). Dans un sens, cet ouvrage semble assez pessimiste, Kalesniko ne laisse pas place à l'espoir.

Outre une histoire d'amour, et ce mariage étrange, Kalesniko donne un "portrait" des Asiatiques nés outre-Atlantique: comme le dit Kyung, ceux-ci "ont confiance", ils sont différents des Asiatiques qui regardent souvent le passé, trop attachés à une lourde tradition (tradition dont elle semble vouloir se défaire). Chose que j'ai remarqué dans d'autres comics mettant en scène des Asiatiques nés sur le continent américain: ceux-ci semblent très américanisés et surtout très décoincés (mœurs plus occidentaux qu'orientaux - une tradition qui n'a pas réussi à les attraper). Par exemple Eve Wong, libre comme l'air, s'habille comme une "rebelle", court d'une relation à une autre (là où la norme asiatique voudrait qu'elle soit mariée depuis belle lurette -> norme qu'elle rejoint d'ailleurs sur la fin, donnant l'impression à Kyung qu'elle l'a profondément trahie).

Kalesniko dresse un portrait assez noir de l'être humain. Car si on connaît le Monty pitoyable et lâche comme dépeint tout au long de l'œuvre, la pauvre Kyung n'est pas non plus épargné. Avec Mariée par correspondance, j'ai eu la sensation que Mark Kalesniko met son lecteur face au sentiment de lâcheté. C'est cette lâcheté qui finalement n'épargne aucun des personnages: l'un reste avec cette femme qui le "néglige" (cf les premières pages de l'œuvre - froides, glauques, flippantes c'est beau le mariage), l'autre reste car elle ne ressent plus le courage de partir si c'est seule (après l'abandon de sa seule amie Eve Wong, finalement, elle se rend compte que cette force n'émanait pas d'elle mais d'une influence, elle reste faible, lâche) et Eve Wong, elle, perd l'amitié pour ne pas avoir su s'exprimer correctement et franchement (elle qui a donné une occasion à Kyung de découvrir sa féminité, sa force d'être une femme libre, elle qui lui a insufflé ce courage de quitter son train-train quotidien, celle-là même, cette seule amie, se conforme aux normes de la société: ce putain de mariage), Eve Wong ne voulait pas décevoir son amie Kyung. Les personnages communiquent finalement peu et s'enterrent chacun dans leur lâcheté: personne n'en sort indemne et les cicatrices sont particulièrement lourdes à porter (le fait que Kyung ne soit pas loin de ce mari monotone me révolte encore). Cette œuvre fait peur: pour sortir d'une situation aussi ennuyeuse, aussi monotone, il faut donc faire face à sa propre lâcheté. Kalesniko semble nous montrer que l'être humain est ainsi fait, lâche et c'est pourquoi les gens restent en général ensemble, bien que ce ne soit pas le meilleur, simplement par peur de changer, simplement par manque de courage.

/!\/!\ FIN DES SPOILERS /!\/!\

Mariée par correspondance est ainsi un ouvrage qui se lit d'une traite. Si au feuilletage il ne paraît pas très attrayant, la narration, les personnages, le talent de Kalesniko pour capturer un certain quotidien lui confèrent un certain charme (et beaucoup de personnalité). Une découverte très intéressante et satisfaisante qui donne envie de lire d'autres œuvres de l'auteur (Alex que je peux facilement me procurer). Notons aussi que Kalesniko est marié à une Asiatique lui-même. Ce que j'en tire de cette lecture: les clichés raciaux nourrissent des fantasmes assez effrayants, se marier par intérêt ne fait pas toujours bon ménage (l'une acceptant le jeu pour se barrer de Corée et prendre la nationalité canadienne, l'autre pour assouvir fantasmes et se sentir homme, ce dont il est incapable dans son propre pays - bref, une forme de prostitution), la lâcheté affaiblit l'être humain (qui, s'il était capable de se forcer à changer, pourrait sortir d'un train-train quotidien monotone).

Informations pratiques:

  • Titre: Mariée par corresondance
  • Titre original: Mail Order Bride
  • Auteur: Mark Kalesniko
  • Editeur: Paquet (Ink)
  • Pays: Canada
  • Noir et blanc, 260 pages
Par a-yin - Publié dans : Comics & BD
Voir les 22 commentaires - Ecrire un commentaire
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus